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 Sous le faîte des arbres

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Eyia Hróaldrsdóttir


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MessageSujet: Sous le faîte des arbres    Ven 17 Mar - 19:10


☩ Sous le faîte des arbres ☩


Assise à califourchon sur une branche d’arbre, elle contemplait l’horizon, le regard perdu dans les nuages. Volutes blanches et grises, duvets légers aux improbables silhouettes, Eyia se sentait irrémédiablement appelée par cet inaccessible univers, son corps entier se tendant désespérément dans l’espoir de s’approcher un peu plus de l’objet de sa convoitise. Ses muscles se tendaient, contractés dans une ultime supplique, sa main blanche se refermant vainement sur ses rêves alors qu’elle songeait une nouvelle fois qu’il lui faudrait à jamais se contenter de ses yeux pour danser dans les nuées. Enfin seulement elle se détendit, s’appuyant contre le tronc froid, l’écorce rugueuse accrochant malicieusement vêtements et cheveux. Elle devait chasser, elle le savait, ramener au logis de quoi se nourrir et troquer contre les objets du quotidien. Bientôt serait l’anniversaire de sa mère, elle espérait lui offrir un petit bijou de métal, mais il lui faudrait dénicher une belle proie pour cela. L’oiseau découvert plus tôt avait été sa cible, un instant, mais elle n’avait pu faire taire son cœur devant la grâce sauvage de son envol et l’élégance fière scintillant dans ses orbes noirs. Elle l’avait donc admiré s’envoler, honorée d’assister une fois de plus à une telle majesté, n’ayant ni regrets ni remords de n’avoir brisé le flux délicat de sa vie. Plus tard, un genou à terre, elle avait observé les traces laissées dans l’humus humide, ses yeux agiles détaillant avec aisance ce que d’aucuns auraient considéré comme futile ou anodin. Les empreintes étudiées étaient appuyées et petites, trahissant, si elle en croyait son expérience, la présence d’une femelle en gestation. Elle avait donc silencieusement passé son chemin, prenant soin d’éviter toute branche morte pouvant trahir sa présence, s’écartant de la piste empruntée par la future mère ; celle-ci aurait bientôt assez à s’occuper pour que lui soit en plus imposée une angoissante traque.

Renversant la tête en arrière, elle détailla les délicats entrelacs du bois formant les branches qui la surplombait. Il lui semblait percevoir chaque froissement d’ailes, le moindre coussinet se posant sur le sol froid s’éveillant tout juste de Skammdegi qui s’achevait. Elle se plaisait à croire que tout être de cette forêt lui était familier, comme un second clan qui l’accueillerait depuis que ses pas l’avaient mené dans les lieux. Ses yeux se baissèrent sur l’arc posé en travers de ses cuisses : elle avait terminé la rapide collation savamment préparée par sa génitrice, il lui fallait redescendre et poursuivre sa besogne. Pourtant, elle demeura ainsi, s’abandonnant à la caresse délicate des timides rayons solaires et aux baisers mutins de la brise effarouchée. Elle se sentait simplement incroyablement bien, tandis que l’horizon s’offrait sans retenue à sa vue. A cet instant, il lui semblait que le temps se figeait, ne laissant percer que quelques piaillements furieux et trilles amoureux, l’écho des pattes galopantes et le halètement des langues pendantes. Certains craignaient la forêt pour son silence, mais elle ne connaissait en vérité pas ce mot pour qui savait écouter. Quel que fut l’instant, quel que fut l’endroit, il y avait toujours milles et uns signes de vie, trahissant peur et excitation, joie ou douleur des habitants sylvains. Ombre ou lumière, jour et nuit, chacun recelait ses secrets et assistait à d’égaux évènements. Parfois, c’était la pluie qui en rafale ou en perles étincelantes venaient trépigner contre les branches nues et les feuilles vertes ; mais même elle ne pouvait faire taire longtemps les occupants terrés.

Brisant ses pensées qui voltigeaient, désordonnées, des pas se firent entendre, crispant ses muscles et assombrissant son regard. Attentive, Eyia s’accroupit précautionneusement sur sa branche, craignant un instant de chuter avant que son équilibre précaire ne se stabilise. Une main sur le tronc, elle songea un instant à en appeler au don de Skadi avant que cette idée ne s’envole aussi vite que venue. Non, la démarche était celle de l’un des siens, qui ne prenait pas ailleurs pas grand peine pour dissimuler sa présence. Suffisamment fort pour remporter tout conflit, ou bien au contraire persuadé de ne rien risquer en ces lieux. Se rembrunissant, la jeune femme tenta un regard dans la direction de l’inconnu, contrariée à l’idée de trouver un individu dans ce qu’elle considérait comme son domaine. Pourtant, alors qu’elle patientait sans bouger, la raison de l’indésirable présence l’interpella. Suivant attentivement de ses sens combinés chacun des déplacements mystérieux, elle s’aperçut finalement avec agacement qu’il se trouvait presque sous elle. Curieuse pourtant, elle s’allongea prudemment sur sa branche, tendant la tête vers le mystérieux individu, détaillant craintivement chacun de ses gestes.
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Johannes Erlandsen


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MessageSujet: Re: Sous le faîte des arbres    Ven 17 Mar - 21:22









sous le faîte des arbres

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Pour résumer la situation, on peut dire qu’il y a deux problèmes avec toi. Le premier c’est que tu n’as absolument pas peur de l’inconnu, encore moins des forêts, et ne parlons même pas des diverses créatures que tu es susceptible d’y croiser. Le deuxième, c’est que tu n’en as absolument rien à faire de te perdre. Pire : tu aimes te perdre. Parce que ça veut dire que tu vas pouvoir découvrir quelque chose de nouveau, flâner encore plus, et que de toute façon, à chaque fois que tu t’es perdu dans ta vie, tu as fini par retrouver ton chemin.
Et c’est, aussi, la principale raison pour laquelle tu es dans cette forêt. Tu aimes les forêts – sans doute un peu trop pour que ce soit normal, mais tu dois bien admettre qu’elles sont pleines d’avantages. En plus d’offrir de bonnes cachettes pour qui sait les trouver, ce sont des lieux où la végétation est toujours intéressante, quelle que soit la saison. Les arbres, les buissons, les fleurs sauvages… toutes ces petites choses que tu affectionnes tant vivent à proximité, sans s’ignorer, et s’entraident dans la grande et complexe organisation qu’est une forêt.

Tu l’aimes, cette forêt. Tu t’arrêtes – aussi impensable que ce soit te concernant – quelques instants entre les arbres et tu fermes les yeux avant d’inspirer à fond. Tu as un grand sourire sur le visage. Tu aimes l’odeur de sève de pin, mêlée à l’odeur du froid encore persistant, qui se balade entre les arbres, tu aimes la sensation de l’air frais sur la peau du dos de tes mains, le bruit des branches qui craquent et des troncs qui grincent autour de toi, les bruissements peureux des ailes des oiseaux battant pour les maintenir en vol. En un mot comme en cent, tu aimes la nature, le grand air, et tu comptes y passer le plus de temps possible.
Pour ne pas dire toute ta vie.
C’est avec une énième chanson sur le bout des lèvres, que tu fredonnes à mi-voix, que tu reprends ta marche après avoir rouvert les yeux, histoire de ne pas te gaufrer lamentablement à la première racine. Tes yeux alertes scrutent le paysage, à la recherche d’une plante que tu aimes, d’une que tu n’as plus, d’une que tu ne connais pas. Tu finis rapidement avec quelques spécimen entre les doigts, et tout en marchant, tu les détailles, toujours en souriant.

« Menthe sauvage, digitale, herbe tendre… Oh ! »

Tu t’arrêtes quelques secondes, le temps de ramasser une nouvelle plante. Enfin. Nouvelle, c’est vite dit, tu l’as déjà croisée à maintes reprises, celle-ci. Et tu l’aimes bien.

« Grande ciguë. Que va-t-on bien pouvoir faire de toi, hein ? Tu es plutôt dangereuse, dans ton genre, en plus de pousser le long de tous les chemins… Voyons voir, il va me falloir de tes racines si je veux arriver à quelque chose… »

Tu prends un bocal, dans ton sac, un de ceux que tu as déjà rempli de terre, et tu y plantes ta grande ciguë et ta digitale. Ce sera le bocal dangereux numéro… trois ? Tu n’en aurais pas un peu beaucoup, par hasard ? En attendant, tu coinces ton brin de menthe sauvage et tes quelques brins d’herbe tendre dans ton chapeau. Comme d’habitude, et tu continues ton périple à travers la forêt.
A un détail près. Tu as la vague impression d’être observé. Tu t’arrêtes une fois de plus et tu regardes autour de toi, tu te retournes plus ou moins, posant une main sur le tronc de l’arbre qui est à côté. Tu apprécies le contact rugueux de l’écorce du pain sous ta paume et la pulpe de tes doigts, ça t’arrache un sourire. Tu lèves la tête, prêt à parler à l’arbre.

Sauf qu’il y a quelqu’un dans cet arbre.

« Oh… Bonjour ! »

Au moins tu n’as pas oublié les bases de l’interaction sociale, Hannes, c’est déjà un point positif. Il n’empêche que tu souris toujours.

« Vous êtes bien, perchée là-haut ? »

Quoique…







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MessageSujet: Re: Sous le faîte des arbres    Mer 22 Mar - 22:11



Les oiseaux s’étaient tus, un instant, épiant l’inconnu arpentant les bois avec insouciance ; puis leurs chants avaient de nouveau retentis, alors qu’il s’était plongé dans la contemplation d’une mystérieuse trouvaille au pied de l’arbre. Comme eux, Eyia s’était craintivement dissimulée au creux des entrelacs de branches, espérant demeurer dans l’ombre et l’oubli ; mais la curiosité l’avait emporté sur sa défiance, et elle avait tendu le cou pour s’intéresser à ce voyageur. La mélopée qui s’échappait des lèvres entrouvertes, les murmures à d’inconnues entités, les gestes doux et précis l’avaient attirée comme une abeille ne sachant résister au suc des fleurs. Allongée précautionneusement dans le ramage de l’arbre, son regard suivait avec attention les mouvements de l’étranger, escortant chacun de ses pas, se joignant à ses moindres allers et venues. Qu’était-ce donc qu’il tenait dans sa main ? Que faisait-il penché ainsi ? Que disait-il ? A qui s’adressaient ses paroles ? D’où venait-il ? Quelques bribes de ses phrases lui parvenaient, emportées par le vent léger, pour achever leur voyage à l’orée du ciel de midi. De la cigüe, avait-elle perçut. Il récoltait donc les plantes, pour une raison qu’elle ne connaissait point. Que ferait-il donc celle-ci ? Quoi qu’Eyia n’était pas guérisseuse, sa grand-mère avait pris soin de lui apprendre à reconnaitre les tiges les plus utiles autant que les plus dangereuses. De ses enseignements, il lui restait parfois un doux chuchotement au creux de l’oreille, dévoilant un nom sitôt oublié ou retenant de justesse sa main qui se tendait. La vie dans la forêt avait également affiné sa compréhension des discrets signes émis par la nature, lui inculquant la méfiance des beautés vénéneuses et l’acceptation des inoffensives puanteurs. Pour autant, elle était bien loin de posséder les compétences nécessaires pour se transformer, même l’espace d’un instant, à devenir guérisseuse ; à l’un d’eux cependant, nul doute qu’elle pourrait servir de guide. Il ne lui appartenait donc pas de jauger, juger ce jeune homme sur ses récoltes et l’objet de ses attentions, ignorant tout de ses raisons. Elle se tut donc, sans remuer, sans bouger, perdues un instant dans ses pensées. Jusqu’à ce que deux prunelles sombres ne se lèvent vers elle et la dévisagent, de sous le chapeau orné de brindilles. La voix jusqu’à alors épiée résonna à son intention, et se recroquevillant de surprise, la chasseresse recula instinctivement la tête. De son visage, ne demeurait donc que le haut, alors qu’elle lui retournait son regard. Bonjour, avait-il dit. Mais était-elle seulement bonne, cette journée ? Par rapport à qui, à quoi ? Elle n’en savait rien. Seulement qu’un cueilleur était venu violer l’espace sain et pur de sa forêt, brisant sa quiétude et perturbant sa solitude. Un voyageur qu’elle n’avait jamais vu dans son village ni dans ceux d’à côté, malgré la petite taille des bourgades. Sans répondre, elle espéra qu’il passerait son chemin, pourtant de nouveau elle se sentit interlocutrice malgré elle alors qu’il l’interrogeait avec amabilité. Déliant alors ses membres resserrés autour de son corps, elle bascula légèrement le buste pour s’asseoir sur son siège improvisé.

-Oui. Elle s’arrêta un court instant avant de reprendre, presque malgré elle : c’est fort joli d’ici.

Son regard parcouru brièvement le champ de branches et de bourgeons de feuilles, glissa sur le tapis d’herbe parsemé de petites fleurs tout juste naissantes, s’arrêta sur le jeune homme au chapeau. Il semblait inoffensif, mais son regard seul la mettait mal à l’aise. Elle n’avait jamais apprécié être ainsi dévisagée, quand bien même était-ce amicalement, que ce soit par des proches ou des inconnus ; il lui semblait que les pupilles ténébreuses la transperçaient et fouillait en son âme. Pour autant, elle ne pouvait guère rester ici ainsi en hauteur, d’autant plus qu’elle venait de perdre sa cache. Glissant donc au sol, à quelques distances du jeune homme, elle garda une main posée tandis que l’autre agrippait son arme. Bien loin d’elle l’idée de sembler agressive, mais elle ne pouvait décemment laisser son arc dans l’arbre.

-Que cherchez-vous donc ici ?
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MessageSujet: Re: Sous le faîte des arbres    Sam 25 Mar - 19:20









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Tu as un vague haussement d’épaules. Tu n’as aucun doute sur le fait que la vue doit être très jolie depuis une des branches de l’arbre. La personne qui est là-haut doit avoir une vue imprenable sur une bonne partie des environs proches et semi-lointains de votre position actuelle, et tu ne vas pas mettre en doute ce qu’elle dit – elle, oui, parce que sa voix te permet de dire que c’est une elle qui a trouvé cachette là-haut – tant que tu n’auras pas été vérifier toi-même.
C’est ça qui est bien avec toi, Hannes, c’est qu’avant de critiquer, tu préfères vérifier. Ça évite quelques ennuis, de ci de là, l’air de rien, et ce n’est pas mal. Tu as toujours une main sur l’arbre, l’autre qui tient la sangle de ton sac. Et tes dix doigts pianotent en rythme, pendant que toi, tu ‘attends. Tu as simplement remis la tête droite avant de finir avec un torticolis. Et puis, il faut que tu arrêtes de fixer les gens comme ça, Hannes ! Tu les mets très souvent, pour ne pas dire toujours, mal à l’aise. Ce n’est pourtant pas ta faute. Mais s’il n’y avait pas ce décalage entre tes yeux et le reste de ta personne, ce serait sans doute moins déstabilisant pour les autres humains que tu peux croiser.
Tu n’es pas parmi les premiers à l’avouer. Hélas.

Sinon, tu attends tranquillement que ton interlocutrice ne descende de son arbre. Tu ne bouges pas, et fait miraculeux, tu ne dis rien non plus. Tu te contentes, éventuellement, de jeter un regard aux alentours avec une sorte de vague sourire qui s’amenuise un peu quand elle te parle.
Ce que tu cherches ?
Ça c’est une bonne question, n’est-ce pas.

« Des plantes. »

Oh, voyons, Hannes, ce n’est pas dans tes habitudes de faire du concis et clair, surtout pas quand il s’agit de tes petites protégées à chlorophylle. Ton sourire revient et s’élargit un peu, par rapport à ce qu’il était avant, ton regard change et reprend ce côté enfant émerveillé qui te caractérise d’ordinaire – à part que si tu restes à la fixer dans les yeux, le résultat sera le même, tu la mettras mal à l’aise.

« De toutes sortes ! Toutes les plantes ont une utilité, à un moment ou à un autre. Je pourrais vous faire la liste, mais… Non, vous ne voulez certainement pas la liste de toutes les plantes et de toutes leurs propriétés. Mais la forêt, c’est le meilleur endroit pour en trouver. C’est un terrain propice pour à peu près tout, il y a même certains végétaux qu’on ne peut pas trouver ailleurs. Et les arbres aussi ont leur lot de choses à apporter. »

Comme les châtaignes. C’est le premier exemple qui te vient en tête. Ta main se détache du tronc de l’arbre et vient récupérer le brin de menthe sauvage que tu as calé dans la bande de ton chapeau. Avec ton autre main, tu prends un bocal quelconque, qui n’est pas encore rempli, et puis tu tends le brin de menthe à la jeune femme.

« Vous pouvez me le tenir le temps que je mette un peu de terre dans ce bocal, s’il vous plaît ? »

Hannes, tu sais que ça n’a aucune logique, tu aurais pu laisser cette menthe sauvage dans ton chapeau. Mais, et ça, ton interlocutrice va le découvrir très rapidement, la logique, ce n’est pas ton domaine d’expertise, bien au contraire.







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MessageSujet: Re: Sous le faîte des arbres    Ven 12 Mai - 18:08



Des plantes ? Lesquelles donc ? La flore était variée autant qu’austère, dans ces montagnes ; celui qui cherchait pouvait trouver des merveilles inconnues sans jamais poser les yeux sur ce qu’il convoitait, tandis que celui qui flânait dépassait sans la voir la végétation désirée par le premier. Dans la roche ou à l’ombre des écorces sombres, les caches étaient savamment trouvées et parfois difficiles d’accès, mais il était aussi aisé de perdre son chemin sous l’ombrage des hautes silhouettes sylvestres. Nombreux étaient les étrangers qui ainsi s’égaraient, leurs chemins déviant puis disparaissant sans même qu’ils n’y prennent garde. Et lui, le cueilleur inconnu, que voulait-il, que cherchait-il ?
Devant si laconique réponse, Eyia se recroquevilla un peu plus sur elle-même, le visage assombri et l’œil froid. Connaissait-il seulement l’effort que cela lui coûtait, que de s’adresser ainsi à lui ? Se désintéressant de lui, elle s’apprêta à s’éloigner quand il reprit finalement, un sourire nouveau se dessinant sur les traits épurés du visage innocent. Pourtant, le rictus n’inspira que nouvelle méfiance à la chasseuse : quel était donc cet être qui changeait d’humeur comme le vent de sens ? Quoi qu’étonnée par la requête, la chasseresse dévisagea prudemment l’étranger avant de s’avancer jusqu’à prendre en main le brin tendu. Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle se rendit compte de ce qu’elle tenait. De la menthe. De la men-theuh. Portant près de son visage la victime de la cueillette, elle ferma brièvement les yeux en inspirant avec bonheur la délicieuse odeur exsudant des feuilles légèrement froissées. Si doux… si frais… si sucré… S’apprêtant à porter à la bouche la plante verte, elle s’arrêta avant d’amorcer un geste, se souvenant qu’elle n’était censée que la tenir le temps pour son interlocuteur de remplir de terre un bocal. Ah, cruelle tentation. Soit, elle prendrait sur elle, préférant s’enquérir de l’usage qu’en serait fait.

-Qu’en ferez-vous après ? Des baumes et antidotes ?

Discrètement, elle arracha l’une des plus petites feuilles, tendre et savoureuse, qu’elle croqua avec ardeur autant que gourmandise, laissant son palais se délecter du parfum suave et unique. Une telle saveur était-elle donc vraiment possible? Un petit soupir de contentement lui échappa, qui se perdit entre les branches argentées de la forêt alors que lui venaient de tristes pensées. Voilà longtemps qu’elle n’avait pas pris le temps et la peine de ramasser des aromates en compagnie de sa mère, permettant d’assaisonner la viande que son père ramenait ; mais l’âge de l’enfance se trouvait désormais derrière elle et c’était à elle désormais qu’il incombait de ramener de quoi fournir le repas, et non plus seulement les condiments. Son père alité, sa mère fatiguée… elle ne pouvait se permettre de s’abandonner à de si infantiles désirs. Délaissant ces amères réflexions, elle revint au présent.

-D’où venez-vous, étranger, pour parcourir ainsi la terre sans prudence ni crainte en quête d’herbes et écorces ? N’avez-vous donc point de maître pour vous guider dans vos recherches ? N'êtes vous ici que pour emplir votre besace ou vendez-vous aussi onguents bienfaiteurs ?

Elle le fixait sans malveillance ni aménité, traversée soudainement par un éclair d’espoir qui lui fendit le cœur. A son tour, elle le dévisagea sans même en prendre garde, timidité oubliée au profit d’une aspiration soudaine. Nombreux étaient ceux qui avaient franchi le pas de la porte de leur demeure, nomades ou habitants de villages alentours, dans le but de tenter de soigner, les uns par les herbes, les autres par des pouvoirs leur étant propre, le malade dont la vie déclinait. Pour chaque tentative, l’impuissance avait été le seul verdict. Mais si de tous, cet étranger le pouvait, lui ou celui lui enseignant son art ? Si ses connaissances, étendues à d’autres contrées, lui permettait n’était-ce que de soulager un peu la faiblesse du géniteur d’Eyia ? Immobile, la brindille oubliée dans ses doigts pâles, la jeune femme fixait l’étranger avec une intensité telle qu’elle aurait pu lui brûler les pupilles, alors qu’elle attendait fébrilement sa réponse ; avec l’espérance folle qu’elle fut de celles qu’elle attendait.
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MessageSujet: Re: Sous le faîte des arbres    Sam 3 Juin - 23:40









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Là, juste comme ça, tu te dis que tu trouverais bien un saule pour lui emprunter un peu d’écorce. Il va finir par t’en manquer. Mais il va falloir que tu trouves un saule.
Hannes, tu y penseras plus tard. Ton interlocutrice a eu la bonté d’esprit d’attraper ton brin de menthe sauvage sans poser trop de questions, alors tu tombes rapidement un genou au sol pour remplir ton bocal de terre. Tu en auras encore sous les ongles : ça ne fait rien, tu t’arranges pour les garder plus courts que courts, et tu ne les ronges même pas.
Tu l’écoutes, sans rien dire, ce qui est un miracle en soi. Tu es concentré sur ce que tu fais, et c’est tellement peu de choses. Mais tu t’assures que le bocal est correctement rempli, juste assez pour que les racines de ton petit plant de menthe puissent s’épanouir tranquillement, tu nivelles le dessus pour qu’il soit aussi lisse que possible, tu vérifies la hauteur : il faut quand même que tu puisses fermer ce bocal sans écraser le végétal que tu vas y garder. Et puis dès que tu as terminé, tu te relèves.

Tu te relèves et tu soutiens le regard de cette jeune femme, presque sans ciller. Tu lui renvoies ce regard avec une facilité et un calme qui en déconcerteraient plus d’un. Cette jeune et illustre inconnue peut être fière d’elle, parce qu’elle a réussi à réveiller la parcelle de sérieux qui sévit en toi, et qui ne sort qu’à de rares occasions. C’est avec une infinie douceur que tu avances la main pour reprendre le brin de menthe, et c’est toujours avec cette douceur que tu le places dans ton bocal, renivellant un peu la terre pour être sûr que le petit végétal se sente bien.
Les plantes sont ta priorité, après tout. Les êtres humains, un peu moins. Mais tu ne peux pas nier que le rôle d’un herboriste est aussi d’aider ses semblables. Hannes, peut-être que tu n’es pas sur une si mauvaise pente que ça, peut-être que tu vas réussir à te sociabiliser, qui sait. Tu as même un début de sourire, plus doux et plus contenu que d’habitude. Hannes, tu aurais presque l’air de l’adulte que tu es censé être, si on oublie la flammèche de ton enfance qui continue de danser inlassablement dans tes yeux. Quiconque y regarde d’assez près peut la voir.

« J’aime voyager. »

Tu vérifies que ta menthe est bien installée, dans son bocal. Ce serait bête qu’elle ne s’y sente pas chez elle, pas vrai ? Tu continues de dévisager ton interlocutrice. Peau pâle. Ses cheveux noirs créent un joli contraste, ses yeux bleus, comme mouchetés de taches d’ombre, renforcent le côté hypnotisant de sa personne.

« J’ai toujours aimé voyager. J’ai toujours aimé les plantes. Alors… autant joindre l’utile à l’agréable. Pour répondre à votre question, oui, je vis de ça. Quand j’arrive à vendre quelque chose. Ce n’est pas toujours simple. Il faut avoir les bonnes plantes, au bon moment. Un onguent, un baume, une décoction, ça ne se conserve pas éternellement… Les plantes non plus, elles ne se gardent pas éternellement, quoi qu’on y fasse. Il y a un temps pour tout. Et puis, je voyage seul. »

Elle l’aura sans doute remarqué. Comme toi tu as remarqué qu’il manque une feuille à ton brin de menthe. Mais tu ne dis rien. Tu feras pareil, quand il aura un peu grandi. Entre tes mains, déjà, les racines commencent à s’ancrer dans la terre, à l’abri des parois du bocal. Et toi, tout ce que tu fais, c’est cligner des yeux de temps à autres, respirer. Tu restes là, statique, et tu ne rompts pas le contact visuel avec cette inconnue.

« Vous avez besoin de quelque chose en particulier, peut-être ? »

Tu ne lui diras pas que tu n’as pas de maître pour une seule et bonne raison : c’est que personne n’arrive à te supporter plus d’une certaine durée de temps. Pour l’instant, tu es calme, même si tes doigts pianotent déjà nerveusement sur le bocal en terre que tu tiens toujours.







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